Des amphithéâtres de Virginie aux laboratoires de l’Arizona, l’université américaine connaît une mutation sans précédent. Alors que le marché du travail exige de nouvelles compétences et que les établissements cherchent à optimiser leurs ressources, l’intelligence artificielle s’impose non plus comme un simple sujet d’étude, mais comme un outil pédagogique central. Deux institutions majeures, l’Université de Virginie (UVA) et l’Arizona State University (ASU), illustrent parfaitement cette accélération, oscillant entre démocratisation du savoir et interrogations éthiques.
Des avatars enseignants pour décupler les capacités d’accueil
À l’Université de Virginie, la rentrée de l’automne 2025 a marqué un tournant avec l’introduction d’avatars gérés par l’IA en guise d’assistants d’enseignement. Ce dispositif, intégré au programme « Cognitive Science-Based Learning Hub », a permis de tripler les effectifs d’un cours de sciences cognitives, faisant passer la capacité d’accueil de 40 à 120 étudiants grâce à l’ajout de modules d’instruction en ligne.
Selon The Cavalier Daily, le journal de l’université, le logiciel développé par Alpha Education offre une efficacité redoutable, permettant aux étudiants de condenser l’équivalent d’une journée d’apprentissage en seulement deux heures. Si ces modules ne créditent pas le cursus universitaire classique, ils valident néanmoins les prérequis de recherche indispensables aux cours fondamentaux de psychologie. L’établissement analyse actuellement les retours des étudiants pour décider de la pérennité du projet en 2026.
L’interaction humaine en question
Cette automatisation ne fait cependant pas l’unanimité. Dan Willingham, professeur de psychologie à l’UVA, souligne les limites pédagogiques de l’interface machine. « L’une des leçons de la pandémie, c’est que dialoguer avec un écran n’a rien de très stimulant », confie-t-il. Il craint notamment que la conscience d’interagir avec une IA ne rende le maintien de la motivation encore plus ardu pour les élèves.
Malgré ces réserves, la tendance de fond semble irréversible, poussée par la nécessité d’adapter l’enseignement à une économie en pleine reconfiguration.
L’Arizona State University : le pari de l’accessibilité totale
À l’autre bout du pays, l’Arizona State University a adopté une stratégie encore plus offensive. Michael Crow, son président, qualifie l’intelligence artificielle de « grand égalisateur ». L’établissement a investi des centaines de millions de dollars, principalement issus de subventions de recherche, pour intégrer ces technologies dans des domaines aussi variés que la médecine, l’éducation et le développement durable.
Dès octobre dernier, l’ASU a franchi un cap symbolique en offrant à l’ensemble de ses étudiants, enseignants et membres du personnel un accès gratuit à ChatGPT Edu, propulsé par le modèle GPT-5 d’OpenAI. Ce partenariat, initié l’année précédente, garantit la confidentialité des données partagées, qui ne sont pas utilisées pour l’entraînement du système. Lev Gonick, directeur des systèmes d’information de l’université, décrit cette initiative comme une véritable « démocratisation de l’innovation ».
Les applications concrètes se multiplient : un « Language Buddy » permet aux étudiants de pratiquer une langue étrangère avec un assistant virtuel, tandis que les futurs professionnels de santé s’entraînent sur des modèles imitant des interactions réelles avec des patients. Anne Jones, vice-rectrice pour l’éducation de premier cycle, résume l’ambition de l’université : former des « apprenants maîtres » (master learners). « Cela nous permet de rendre l’éducation plus accessible à toute personne qualifiée. Nous allons l’utiliser », affirme-t-elle.
Préparer la main-d’œuvre face à l’automatisation
Cette frénésie technologique répond à une inquiétude tangible : l’impact de l’IA sur l’emploi. Un rapport du Forum Économique Mondial de 2025 estime que 40 % des employeurs prévoient de réduire leurs effectifs là où l’automatisation est possible, menaçant particulièrement les secteurs de la saisie de données et du service client.
Pour contrer ce risque, l’ASU a lancé un portefeuille de formations de mise à niveau (upskilling), accessibles dès 49 dollars, touchant au leadership, à la finance ou encore aux soins de santé à l’ère de l’IA. Lors d’une table ronde récente avec le sénateur démocrate Mark Kelly, Michael Crow a insisté sur la responsabilité des institutions éducatives. Pour lui, il est crucial que les universités cessent d’être à la traîne en matière d’innovation : « Il se peut que les entreprises ne puissent pas penser à la formation pendant qu’elles développent ces technologies, mais nous, nous le pouvons. »
Le défi de la durabilité énergétique
Reste une ombre au tableau : l’empreinte environnementale de cette révolution numérique. La consommation énergétique massive des modèles d’IA préoccupe de nombreux chercheurs. Kyle Bowen, directeur adjoint des systèmes d’information à l’ASU, confirme que ces discussions animent les laboratoires.
Pour y répondre, l’université mise sur la transparence. Elle développe des outils permettant aux utilisateurs de comparer le coût énergétique et financier de leur utilisation de l’IA. « Vous pouvez choisir l’option la plus efficace et avoir une visibilité sur le compromis entre coût et qualité », explique Bowen. Parallèlement, des recherches sont en cours pour optimiser le fonctionnement même des algorithmes, dans l’espoir de réduire leur appétit énergétique à l’avenir.